Raté magistral
Est-ce que c'est possible, d'avoir tout fait pour arriver quelque part, et de le regretter ?
Depuis le collège, j'ai fait toutes mes études dans le but unique d'intégrer l'école où j'ai appris mon métier.
Tout est allé très vite : après le collège, le lycée en filière scientifique, puis le BAC, sans aucun faux pas. Dans la continuité de ce bon départ, j'ai fait un an de prépa scientifique, et comme je n'étais pas faite pour ça, la fac m'a vue débarquer l'année suivante. J'ai mon Deug, qui ne sert à rien.
Tout s'est parfaitement déroulé, presque trop bien, et juste au moment où je perdais toute motivation, j'ai reçu un coup de fil, m'annonçant que j'étais admise au concours, que je pouvais continuer dans la branche que je voulais.
J'ai donc passé mon dernier été à travailler à l'école de surf, savourant pour la dernière fois l'ambiance bon enfant du travail saisonnier, du travail sans lendemain, ou presque.
Et l'automne qui a suivi m'a vue déprimer profondément, me posant toutes sortes de questions existentielles.
Et puis, en février, la rentrée à l'école a balayé tout ça grâce au vent de folie douce qui a soufflé pendant les 18 mois suivant.
Après l'école, j'ai été affectée à Paris, où je suis maintenant depuis presque 2 ans.
2 ans.
2 ans de ma vie, 2 ans de plus que je n'ai pas vus passer.
2 ans, pendant lesquels j'ai sagement, docilement pris le rythme.
LE rythme.
Travailler la semaine, 2 ou 3 jours de week-end, 5 semaines de vacances par an, et même un peu plus.
Quelques amis, quelques sorties, rien d'exceptionnel.
Comme tout le monde.
Ou presque.
J'ai 23 ans, déjà plus toutes mes dents, et ma vie, c'est ça.
Un boulot stable de petit fonctionnaire bien payé.
Et je suis blasée.
Comme une gosse pourrie qui n'a jamais galéré, à qui jusqu'à présent tout a réussi.
Et je me dis : c'est pas ça, la vie.
C'est pas possible, ma vie, ça peut pas être ça.
Moi, je rêvais de voyager, de partir passer du temps à l'étranger, beaucoup de temps, je rêvais d'y étudier, d'y vivre.
Et je me retrouve, coincée dans cette vie, que beaucoup rêveraient d'avoir.
Avec un appart sympa, bien aménagé, des loisirs à volonté, ou presque, et des vacances de l'autre côté de la planète.
Avec un job dans un bureau, un patron qui nous gueule dessus comme à des gosses, et son adjoint qui lui rapporte nos faits et gestes à sa manière. Et non-George, qui des fois m'insupporte.
Et je me retrouve, en sortant d'une réunion agitée, à pleurer dans le bureau de la secrétaire.
A pleurer en disant "Pourtant, je déprime pas".
Et en disant ça, un déclic s'est fait dans ma tête.
Si, je déprime.
Non, je ne veux pas de cette vie.
Cette vie, à base de train-train et de petits extras.
Je n'en veux pas.
C'est trop facile.
Et pourtant, là, je n'ai pas d'autre choix, que celui de rester.
Parce que pendant l'école, et pendant qu'on était en stage, on était payés.
Je n'ai donc pas d'autre choix que rester, à moins de tout rembourser.
Rembourser ces années d'études que je dois à l'Etat.
Donc je reste là.
Dans mon train-train, avec ce boulot qui ne me plait qu'à moitié, dans cette ambiance qui ne me plait pas, et cette ville qui me donne envie de hurler.
Je reste là, avec ce faux sourire posé sur mes lèvres, comme si tout allait bien.
Et chaque seconde, je pense à Ailleurs.
Je rêve de partir, loin, très loin.
Partir et recommencer Ailleurs.
Recommencer quoi ? Bonne question.
Vivre de petits boulots à l'autre bout du monde, voyager, découvrir, changer.
Galérer.
La vie, c'est pas possible que ce soit aussi plat que ce que j'ai commencé.
Je pourrais avoir ce métier, dans ce bureau, pour les 40 prochaines années de ma vie, si je restais sans bouger.
Je pourrais acheter un appartement, y vivre, rencontrer quelqu'un, faire des enfants, qui grandiraient dans cette ville, acheter un appartement plus grand, et continuer, faire comme les autres.
Les autres, les gens bien, ceux qui réussissent une petite vie confortable.
Mais moi, je ne pense qu'à partir.
Les attaches me font peur.
Et puis, j'en veux pas, de toute cette facilité.
De cette vie toute tracée.
Je sais, c'est facile à dire, assise où je le suis.
Mais d'ici, j'ai l'impression que ces deux dernières années vont se répéter à l'infini.
Autant dire, que ma vie est finie.
Alors, bien sûr, c'est facile de le dire, que je veux partir, tout laisser là.
Laisser toute cette sécurité derrière moi.
C'est facile de dire ça lorsqu'on sait très bien que ça ne peut pas être immédiat.
Que de l'eau peut couler sous les ponts.
Peut-être que je m'y ferai, à cette vie sans surprise, sans danger.
Mais peut-être pas.
Peut-être aussi que j'ai juste besoin de grandir un peu, pour accepter, rentrer encore mieux dans le moule.
Mais peut-être pas.
Peut-être que c'est gâcher quelque chose, peut-être que c'est renier tout ce que j'ai été jusqu'à présent, de tout quitter sans retour possible.
Alors, je sais qu'il me sera bientôt possible de demander un congé sans solde.
Solution intermédiaire, entre ne rien faire et tout quitter.
Je pense attendre deux ou trois ans, faire des économies plus conséquentes que jusqu'à maintenant, et j'aimerais partir une année, voir du pays.
J'ai essayé d'en parler un peu à mes copains, mais ils ne comprennent pas.
La Loutre m'a dit "T'as qu'à te mettre à mi-temps", et a ajouté que c'était un mauvais plan de partir et quitter son poste, parce que le métier, son statut, allaient évoluer, on savait pas trop comment.
Il a rien compris.
Gui, lui, a parlé de me mettre à 80%, que c'était un bon plan parce qu'on gagne quand même 86% du salaire.
Il a rien compris.
Je n'en veux pas, de ces fausses illusions.
Moi, je veux la liberté.
Pouvoir partir, du jour au lendemain.
C'est de ça dont j'ai besoin.
Claire, je lui en ai parlé, un peu.
Je sais pas si elle comprend vraiment, mais elle a écouté.
Elle n'a rien proposé.
Elle m'a dit, si tu en as envie…
Alors maintenant, je ne leur en parle plus trop.
D'ailleurs, je n'ai plus envie de leur parler de grand-chose.
J'ai l'impression qu'on ne se comprend pas vraiment, qu'il n'ont pas écouté, qu'il n'ont pas saisi mon problème.
A part Claire, peut-être.
Pour cette année à laquelle je pense, je sais que l'Australie a mis en place un Visa particulier, qui permet aux moins de 30 ans d'y rester au maximum un an, et d'y travailler.
J'ai envie d'essayer ça.
L'Australie, c'est loin, c'est grand.
C'est à l'autre bout du monde, et ça m'apprendrait un peu plus la vie.
Les petits boulots pour vivre, les voyages pour dépenser.
Rencontrer d'autres gens, voir d'autres lieux, connaître d'autres choses.
Ca me plaît.
J'en ai envie.
Pour l'instant, depuis quelques temps, c'est ça qui me fait tenir.
Après, je verrai.
Ca sera pas facile, mais si je peux, je le ferai.
Par aWa, Vendredi 20 Juin 2008 à 10:06 GMT+2 dans Caprices (article, RSS)
fais le pour tous ceux qui n'ont pas le cran de le faire...





